Alexanderplatz est l’une des places les plus visitées dans la capitale allemande. Elle fut l’épicentre de la RDA qui en avait fait sa vitrine culturelle et architecturale. Face à de multiples problèmes structurels, sa grandeur passée semble désormais un lointain souvenir.
L’ancien centre névralgique de Berlin-Est

À l’époque de la division de la ville, Berlin se réinvente et voit des centres jusque-là secondaires et périphériques prendre leur essor. À Berlin-Ouest, le Zoologischer Garten devient la place emblématique des libertés du monde occidental et du renouveau national. C’est ainsi que les commerces, les clubs de musique et les illuminations entourent l’Église du Souvenir. À Berlin-Est, le pouvoir est-allemand entend construire un monde nouveau et nourrit l’ambition de faire d’Alexanderplatz l’équivalent allemand de la Place Rouge à Moscou.
Les travaux commencent tardivement dans les années 1960. L’abandon du réalisme socialiste ouvre la voie à une nouvelle phase, celle de la normalisation, marquée par l’alliance entre modernité et fonctionnalisme. À l’ombre de la tour de télévision, d’immenses bâtiments sortent de terre en quelques années et ceinturent une large zone piétonne destinée à accueillir les manifestations organisées par le pouvoir. Dans la culture populaire et notamment pour la jeunesse, la place devient un lieu de rencontre. Aussi ne faut-il pas interpréter le choix d’Alexanderplatz par les opposants à la RDA pour leurs protestations comme un acte de défiance : les Berlinois de l’Est avaient un véritable attachement pour la place.
La chute de la RDA provoque un délitement complet d’Alexanderplatz. Les édifices sont privatisés, certains sont rasés et remplacés par des établissements aux architectures diverses, nuisant à l’harmonie originelle des lieux, d’autres, enfin, sont abandonnés et trônent tels des bateaux fantômes. Malgré les bonnes volontés politiques, les projets d’aménagement tardent à voir le jour, principalement en raison des finances publiques insuffisantes. Aujourd’hui, Alexanderplatz reste un centre névralgique de correspondance pour tous les habitants de l’est de la capitale.
Bonjour tristesse

Première évidence, la célèbre Tour de Télévision ne se situe pas sur Alexanderplatz elle-même, mais à quelques centaines de mètres de celle-ci. Les artères adjacentes sont gigantesques, longues et larges à la fois. Pensées pour l’organisation des défilés monumentaux du régime est-allemand, elles participent à l’isolement de la place qui ne trouve par conséquent aucun débouché naturel. On se rend donc sur Alexanderplatz pour les commerces, lors d’un transit en transports en commun, mais on ne la traverse que très rarement à pied pour rejoindre un point plus éloigné. En tant que tel, la place vit en vase clos.
La place présente deux visages selon la perspective et également deux ambiances en fonction de l’heure de la journée. L’ouest de la place profite des curiosités est-allemandes de l’époque : le complexe architectural Berolinahaus, les galeries marchandes, la pittoresque fontaine de la fraternité entre les peuples et bien sûr l’intrigante horloge universelle Urania. Celle-ci indique l’heure des capitales du monde selon leurs fuseaux horaires et l’emplacement des planètes du système solaire. Beaucoup de personnes s’y prennent en photo, s’y rencontrent et des concerts de rue s’improvisent. À une centaine de mètres, le côté oriental de la place est plus impersonnel, défiguré par les incessants travaux. La vue donne sur des barres d’habitations en préfabriqué délabrées et pour certaines complètement abandonnées. Aucune activité à l’horizon, juste le béton.
En journée, la place est remplie de badauds à la recherche du prochain tramway ou en simple transit. Chaque heure, ils sont des milliers à traverser rapidement la place. Puis d’autres s’attardent aux bureaux, aux rares espaces de restauration et aux galeries marchandes à la qualité standardisée. La nuit tombée, le temps s’arrête car aucun lieu de sociabilité ne s’y trouve. Il est vrai que l’architecture rectiligne et froide n’encourage pas non plus à s’attarder. L’insécurité et les violences urbaines ont nécessité l’installation d’un poste de police ces dernières années.
Ne pas couper Berlin en deux

Le Zoologischer Garten est la porte d’entrée des gens de l’Ouest dans Berlin. Qu’ils viennent de Spandau ou de Wannsee, les voyageurs y transiteront systématiquement. Il en est de même pour Alexanderplatz : c’est par cette place qu’arrivent dans la ville-centrale les personnes originaires de Biesdorf ou de Marzahn. Le sentiment est catastrophique. Pour certains, Alexanderplatz ne mérite plus qu’on s’y arrête. Pour d’autres, nostalgiques d’un pays qui n’existe plus et à qui l’Allemagne promet encore la réconciliation nationale, c’est la source d’une profonde amertume entraînant un rejet des élites socio-économiques du centre de Berlin.
Le cas de l’ancienne Maison des Statistiques de la RDA est emblématique du mal-être. Jusqu’à sa destruction en 2024, cet immense bâtiment était laissé à l’abandon. L’avoir laissé dépérir pendant trois décennies au vu et au su de tous est un manque évident de sensibilité et d’intelligence, en dépit des restrictions budgétaires, de la spéculation immobilière et de l’immobilisme des pouvoirs publics.
Dans les années 2010, la construction de gratte-ciels a profondément modifié le paysage du Zoologischer Garten. Malheureusement, Alexanderplatz n’a pas profité de cette dynamique. Pourtant, des aménagements modestes seraient envisageables, notamment la création d’un parc sur cette place entièrement bétonnée et dépourvue d’arbres. En attendant ces nouveaux projets grandiloquents mais jamais réalisés, Alexanderplatz se meurt à petit feu et tombe progressivement dans l’anonymat.


