La Karl-Marx-Allee est une immense artère traversant l’ancien Berlin-Est depuis Alexanderplatz. Monumentale et impressionnante, son architecture reflète les différentes séquences de la RDA.
Une histoire mouvementée

Jean-Pierre Dalbéra from Paris, France, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Si les accords de 1945 entre les puissances victorieuses définissaient les secteurs d’occupation, ils ne prévoyaient aucun plan à long terme. Le flou entourant la question allemande laissait la porte ouverte à toutes les options. Les autorités de Berlin-Est se lancèrent alors dans un projet d’aménagement urbain démentiel avec la construction d’un immense boulevard sur les ruines de la Frankfurter Allee. Ici devaient se dresser les futurs palais des travailleurs.
Les travaux s’étendent sur plus de deux kilomètres et durent près de trois décennies. La RDA mobilise tout son potentiel humain et industriel pour réaliser ce qui devait être la vitrine du socialisme et le dernier grand boulevard européen. Après des premiers tronçons prometteurs, les défauts de fabrication et le changement de période conduisent le régime à opérer un spectaculaire virage architectural. Entre-temps, la déstalinisation efface le nom de Staline et le boulevard est renommé Karl-Marx-Allee, du nom du philosophe allemand. Le fonctionnalisme triomphe dans les années 1970, moins par choix idéologique que par contrainte économique. Il en résulte un ensemble hybride, peu harmonieux, car sans continuité.
Au temps de la RDA, les habitants du quartier étaient majoritairement ouvriers et bien sûr locataires. Avec la disparition de l’État est-allemand en 1990, beaucoup sombrent dans la précarité. Les expulsions se multiplient et les lieux de sociabilité ferment les uns après les autres. La Karl-Marx-Allee reste une zone sinistrée jusqu’à la fin des années 2010. En marge des circuits touristiques, le boulevard peine à retrouver son faste passé. En attendant une reprise qui ne manquera pas d’arriver, une visite offre un regard différent sur la RDA et la Réunification allemande.
Monumentalisme et désuétude

Richard Mortel from Riyadh, Saudi Arabia, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Historiquement, la Karl-Marx-Allee s’étend de la place de Strausberg à la porte de Francfort. En pratique, la portion depuis Alexanderplatz et celle se poursuivant vers le district de Lichtenberg se situent dans son prolongement, si bien qu’on peut aisément les associer. On note une évidente disparité socio-économique entre les tronçons. Les premières zones depuis la place de Strausberg sont moins dynamiques, donnant l’impression de traverser une ville fantôme. À l’approche de la porte de Francfort, l’ambiance change sous l’influence des quartiers gentrifiés avec une population plus jeune, métissée et internationale.
Le style architectural suit les codes du réalisme socialiste. Imposants et rectilignes, les bâtiments ne sont pourtant pas dénués d’un certain charme. Leurs façades sont recouvertes de céramiques et d’ornements, donnant une étonnante clarté à l’ensemble. Enfin, la largeur du boulevard offre une excellente visibilité et des perspectives souvent spectaculaires. La Karl-Marx-Allee possède un cachet esthétique indéniable. Cependant, l’harmonie est très rapidement troublée par l’apparition d’immenses barres d’immeubles en préfabriqué qui jalonnent le boulevard.
De la place de Strausberg au Cinéma Kosmos, les passants sont peu nombreux. Cette longue promenade s’effectue à pied ou à vélo sur les très larges trottoirs situés à bonne distance de la chaussée. Malheureusement, la circulation automobile est assez soutenue et l’ensemble crée une caisse de résonance particulièrement bruyante. Au bout du corridor, surgissent les deux tours de la porte de Francfort. Leur style n’est pas sans rappeler les deux églises française et allemande sur le Gendarmenmarkt. En tout cas, il s’oppose à celui plus moderne des deux tours sur la place de Strausberg et révèle un manque de cohérence qui s’explique par les aléas politiques en RDA mais aussi en Union soviétique.
Histoire politique et architecturale de la RDA

Geolina163, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
La RDA connaît quatre grandes phases historiques. La première de 1949 à 1961 est le temps de l’édification du socialisme, qui se termine brutalement avec le mur de Berlin. La RDA entame alors une phase de normalisation, en termes de consommation et d’accès au logement. Une troisième période commence au début des années 1980, celle du doute idéologique et de la crise économique, avec l’apparition d’une nouvelle génération. Enfin, les années 1988-1990 voient la chute et l’effondrement de la RDA : la Révolution pacifique pour l’Ouest, le Tournant pour l’Est.
Le projet initial de la Karl-Marx-Allee s’inscrit pleinement dans la première séquence. L’Union soviétique impose non seulement le réalisme socialiste mais encore deux plans quinquennaux bien trop ambitieux. Les délais sont respectés au prix de nombreux défauts de fabrication. Comble des aléas, l’un des architectes, Hermann Henselmann, se libère des codes du stalinisme et ajoute en 1954 des éléments modernistes et baroques sur les tours de la porte de Francfort. Entre-temps, des immeubles menaçant de s’effondrer sont détruits mais sont remplacés par des constructions de la deuxième séquence, celles de la normalisation. On abandonne donc le réalisme au profit de barres préfabriquées, beaucoup moins belles mais certainement de meilleure qualité.
La Karl-Marx-Allee est un ensemble architectural complètement hétérogène aux influences multiples. En soi, elle est un contre-modèle d’aménagement urbain, en opposition aux politiques d’embellissement et d’unité de la ville. Elle symbolise l’échec de la planification économique forcée, sans démocratie et sans liberté artistique. Pour l’historien, c’est au contraire un voyage extraordinaire car c’est toute l’histoire et le malheur de la RDA qui apparaissent par son architecture. Aujourd’hui, la réhabilitation du quartier se poursuit mais le chantier est gigantesque et la Réunification allemande se fait attendre.


