Symbole de la capitale allemande, Herta Heuwer aurait inventé la fameuse saucisse au curry, qui fait aujourd’hui partie du panthéon gastronomique national. La currywurst est bien évidemment l’une des spécialités de la capitale allemande à déguster avec modération.
La currywurst à Berlin
La légende voudrait que de nombreux Allemands considèrent la capitale comme un désert gastronomique tant sa cuisine est simple et basique. C’est d’ailleurs une réputation que les Berlinois se sont amusés à cultiver par fierté ou indifférence. Le développement d’une nouvelle cuisine très prometteuse et d’alternatives végétaliennes transforme le visage culinaire local.
Poussant à toujours plus de flexibilité, le mode de vie occidental favorise également la restauration rapide et les repas pris sur le pouce. L’une des institutions de ce phénomène à Berlin demeure encore et toujours la fameuse currywurst. Il s’agit d’une saucisse cuite puis grillée, découpée en morceaux et recouverte d’une sauce tomate plus ou moins épicée. Le tout est saupoudré de curry. Au choix, on accompagnera le mets d’un simple pain blanc ou d’une barquette de frites.
À Berlin, plus de 150 snacks répartis dans toute la ville proposent la currywurst aux consommateurs. Ces établissements font partie du paysage urbain. Certains ne sont que de simples kiosques surdimensionnés où la consommation sur place se fait debout. D’autres proposent un véritable cadre de restauration. La currywurst demeure un facteur économique d’importance et un objet culturel essentiel au tissu social.

Alexander Fox | PlaNet Fox / Pixabay
Allemagne année zéro
L’idée de la currywurst s’inscrit dans le contexte d’après-guerre. Elle suit les grandes dates de l’histoire allemande au temps de la Guerre Froide. En 1948, les Soviétiques entament le blocus de Berlin-Ouest. Ils ferment tous les axes terrestres reliant l’enclave alliée au reste de l’ouest de l’Allemagne.
Le ravitaillement de la ville dépend essentiellement du succès de l’Opération Victuailles. Il s’agit d’un immense pont aérien mobilisant pendant un an une logistique fantastique. En refusant de se soumettre aux pressions soviétiques, Berlin-Ouest choisit la normalité anormale et affirme son appartenance au Bloc occidental. Cependant, la vie quotidienne s’articule autour de multiples restrictions et favorise les innovations pour pallier le manque.
Herta Heuwer découvre la currywurst
C’est à cette même époque qu’Herta Heuwer entre dans l’histoire. Cuisinière et vendeuse de formation, elle travaille à partir de 1936 à KaDeWe, le plus grand magasin de la capitale. Après la défaite, elle est mobilisée pour déblayer les monceaux de débris consécutifs aux destructions de la guerre. Elle se porte également volontaire pour aider à la soupe populaire.
Domiciliée en secteur britannique, elle confectionne en 1949 une nouvelle sauce pour accompagner une saucisse cuite. À 36 ans, elle achète un stand de restauration rapide à Charlottenbourg. Rapidement, Heuwer embauche du personnel pour la seconder et, le 21 janvier 1959, sa sauce « Chillup » est enregistrée.
La currywurst devient un véritable phénomène de société, tandis que Hambourg et la Ruhrgebiet s’en attribuent également la paternité. Beaucoup tentent de percer le secret de la fameuse sauce épicée ou, à tout le moins, l’imitent. Autant à Berlin-Ouest qu’à Berlin-Est, la saucisse au curry fait des émules et chacun apporte sa petite innovation.
Une femme simple et ordinaire

Andreas Schikora, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Quant à Heuwer, elle devient un personnage iconique de la scène berlinoise populaire. Elle est une figure maternelle et quelque peu autoritaire que les Berlinois apprécient voir à la télévision ou dans les journaux de la presse locale. Une figure de droiture et de simplicité également.
Le succès que rencontre la fameuse sauce épicée a suscité l’intérêt de grands groupes alimentaires. Ceux-ci souhaitaient en effet la commercialiser à grande échelle. Pourtant, Heuwer refusait de vendre sa recette et s’emportait contre ceux qui improvisaient une imitation à base de ketchup. Par conséquent, elle ne fit pas la fortune qui s’offrait à elle et préféra rester au travail, à discuter avec ses clients. Ce secret, elle l’emportera avec elle en 1999.
L’ode à la currywurst

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La currywurst est un objet historique fascinant car elle est un symbole fédérateur. En 1949, Berlin est défigurée par les destructions puis occupée militairement par des puissances étrangères. Elle est également honnie en tant qu’ancienne capitale du Reich hitlérien. La currywurst représente la fierté retrouvée. Elle est un refuge identitaire vers lequel convergent ceux qui n’osaient plus parler d’identité dans l’Allemagne d’après-guerre.
Face aux crises économiques, sociales et sociétales actuelles, les snacks de currywurst restent des refuges pour les vieux Berlinois et les plus jeunes élevés dans cet esprit. Malgré tout, la concurrence des plats asiatiques et du döner kebap menace son existence dans certains quartiers.
Plus qu’un simple mets, elle devient une image de marque de la ville. En 2019, Berlin fait frapper une médaille commémorative pour commémorer les 70 ans de la découverte de la sauce. La currywurst est un objet culturel qui se décline de façons diverses et variées ; certains restaurants luxueux proposant même des versions raffinées.
Heuwer avait surtout réussi à recréer du lien. Les foules se ruaient sur ses produits et son stand devenait alors un lieu de rencontre, de discussion. C’est un phénomène que l’on retrouve encore chez certains établissements. Parmi les plus populaires, citons le Bratpfanne à Steglitz et le Konnopke à Prenzlauer Berg.


