Le Festival international du film de Berlin, ou Berlinale, est le premier grand rendez-vous du cinéma européen dans le calendrier annuel, venant juste avant Cannes et après Venise, ses deux concurrents historiques. Initialement organisé en été, il se tient depuis 1978 en février, dans le froid berlinois, et s’est imposé comme un incontournable du paysage culturel de la capitale allemande, attirant chaque année plus de 200 000 visiteurs.
Les ruines et la Guerre Froide
1945 marque l’“année zéro” pour la société allemande, et son cinéma n’y échappe pas. Les années 1920, sous la République de Weimar, appartiennent déjà à l’histoire : Berlin et les studios de Babelsberg connaissent alors un âge d’or du cinéma, combinant liberté créative et innovations techniques. Cette effervescence est interrompue par le régime national-socialiste, qui instrumentalise le cinéma pour son isolationnisme culturel, tout en subventionnant massivement l’industrie. Le cinéma reste cependant un secteur économique majeur.
Après la guerre, le public berlinois continue de fréquenter les salles, mais l’industrie locale est en ruine. Les Américains décartellisent l’industrie du film allemand, imposant un modèle privé calqué sur Hollywood. Babelsberg se retrouve en zone soviétique et les rares studios à l’Ouest ne peuvent plus produire à grande échelle. Berlin perd alors son rôle moteur au profit de Munich, Hambourg ou Wiesbaden.
Pour relancer la production locale, Américains et Berlinois décident en 1950 de créer un festival. Cette initiative s’inscrit dans une tendance européenne : Cannes avait déjà été inauguré en 1946. Mais l’objectif principal est géopolitique : Berlin-Ouest, en territoire est-allemand, devient une vitrine du renouveau démocratique occidental face aux Soviétiques.
Des débuts conformistes

Stiftung Stadtmuseum Berlin, Public Domain, via Wikimedia Commons
Un comité est constitué, en partenariat avec le gouvernement fédéral à Bonn, les forces alliées à Berlin et l’Ambassade américaine. Alfred Bauer, historien du cinéma et consultant auprès du gouvernement militaire britannique, est nommé directeur. À cette époque, Berlin n’étant pas reconnu par la Fédération internationale des associations des producteurs de films, le jury est entièrement allemand.
Le premier festival s’ouvre le 6 juin 1951 au cinéma Palais-Titania à Steglitz. Deux films retiennent l’attention : Rebecca d’Alfred Hitchcock (1940), interdit sous le régime nazi, marque symboliquement le retour à la normalité ; et Cendrillon de Walt Disney, qui séduit un public populaire. Presque tous les films en compétition reçoivent un prix pour souligner l’unité du bloc occidental.
Les récompenses sont symbolisées par un ours, emblème de la ville : l’Ours d’or pour le lauréat, l’Ours d’argent et l’Ours de bronze pour les suivants. Inspirée d’une sculpture de Renée Sintenis en 1932, l’œuvre honore également une artiste persécutée par le régime nazi.
En 1956, la Berlinale obtient enfin un jury international et le statut A en 1958. Malgré ce succès, le festival est critiqué pour sa dépendance à l’industrie hollywoodienne et son rôle de vitrine occidentale. En 1970, un contre-festival voit le jour, organisé par le couple Gregor, pour protester contre l’influence américaine et le conformisme du système de sélection.
1970 : Protestations et continuité
Le tournant arrive en 1970 avec O.K. de Michael Verhoeven, qui dépeint un viol et un meurtre commis par des soldats américains au Vietnam. Le jury retire le film, provoquant protestations et scandale. Le président du jury, George Stevens, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, considère le film comme irrespectueux envers les soldats américains.
Cet épisode met en lumière le rôle politique de la Berlinale. Même en tant que festival artistique, il reste un instrument de la diplomatie occidentale pendant la Guerre froide. Pour apaiser les tensions et intégrer les critiques, Bauer fonde en 1971 le Forum international des jeunes films, dédié aux réalisateurs expérimentaux et au cinéma progressiste, avec le couple Gregor à sa tête.
La Berlinale reste un outil de diplomatie face aux démocraties populaires. Jusqu’en 1961, elle exclut les films venant des pays de l’Est. Par ailleurs, les autorités diffusent des films dans les zones frontalières avec des tarifs avantageux pour les Berlinois de l’Est. Avec la politique d’Ostpolitik de Willy Brandt, le festival s’ouvre progressivement aux films soviétiques et est-allemands à partir des années 1970.
Le festival conserve son rôle de vecteur diplomatique : certains films américains, comme Voyage au bout de l’enfer (1979), provoquent des départs de délégations soviétiques en signe de protestation. La Berlinale devient alors un espace stratégique de rencontre entre blocs, tout en restant un lieu culturel.
La morale et l’éducation

Martin Kraft, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Dans les années 1990, la Berlinale redéfinit sa dimension géopolitique avec notamment ses relations avec les pays d’Europe centrale et orientale, dans le cadre du recentrage allemand sur le Mitteleuropa. Dans les années 2000, la mondialisation impose de donner la priorité aux productions locales pouvant s’inscrire dans un dialogue global, qu’il s’agisse de films sur la migration, les réfugiés ou les questions sociales, comme ce fut le cas en 2016.
Sous la direction de Dieter Kosslick (2001-2019), la Berlinale devient le porte-parole du cinéma opprimé dans les pays ne garantissant pas la liberté culturelle et artistique, l’Iran en tête. Elle aborde également des thématiques contemporaines sensibles, comme les orientations et identités sexuelles. Le slogan de 2019, « Le privé est politique », illustre cette volonté de mêler cinéma et enjeux sociaux.
Cette politisation est à la fois un argument marketing et un fardeau. Nombreux sont les critiques qui dénoncent la sélection et la récompense d’œuvres principalement pour leur message social ou politique, plutôt que pour leur qualité artistique. Deux questions se posent : la pluralité des opinions, qui reste fragile face à un festival très orienté politiquement, et le rapport entre l’œuvre et son message. Un film peut être valorisé uniquement pour son thème, reléguant son esthétique au second plan. Ainsi, à la Berlinale, l’art ne suffit pas à lui seul.
Quel avenir pour la Berlinale ?
Il faut distinguer deux réalités : la Berlinale fait de la politique, mais elle ne fait pas la politique. Elle n’initie pas des actions diplomatiques ; elle reproduit des initiatives perçues comme pertinentes ou profitables à son image. L’influence du Festival de Cannes est manifeste, mais il existe aussi des contre-exemples. En 2015, la projection d’Autant en emporte le vent dans une rétrospective de films recolorés s’est faite malgré le contexte du mouvement Black Lives Matter.
L’affaire Bauer illustre parfaitement les débats qui traversent la Berlinale. Président fondateur, Alfred Bauer avait collaboré au ministère de la Propagande sous le Troisième Reich. Depuis 1987, un prix portait son nom. En 2020, la direction annonce son abandon et promet d’examiner l’histoire du festival. C’est un équilibre délicat entre mémoire et justice symbolique. Sans effacer la complexité historique ni son passé.
D’abord un festival pour Berlin
Depuis 1951, le festival est autant un objet identitaire qu’un lieu de divertissement. Il utilise l’histoire de Berlin pour créer une distinction culturelle, et la ville se sert du festival comme vecteur de sa politique. Ce lien dialectique est une force mais aussi une limite : la Berlinale existe pour Berlin, alors que Cannes se suffit à elle-même. Son parcours itinérant en témoigne : du Titania Palast à Steglitz en 1951, au ZooPalast en 1957, jusqu’à la Potsdamer Platz en 2000 après la Réunification. Chaque déménagement est éminemment politique, et la prochaine destination reflètera des ambitions nouvelles.


