Le Mémorial de la Bibliothèque engloutie (Denkmal zur Erinnerung an die Bücherverbrennung) à Berlin commémore les autodafés hitlériens qui se déroulèrent sur la Bebelplatz au printemps 1933. Remarquablement agencé, ce petit ensemble adopte la discrétion dans l’espace public. Malgré quelques limites, il porte avec succès et intelligence la perspective du vide dont il est à Berlin une éminente illustration.

Autodafé du 10 mai 1933 : la mort de la diversité

Mémorial de la Bibliothèque engloutie, Berlin Mitte

Charlotte Nordahl, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Dans le cadre de la mise au pas de la société allemande, le régime hitlérien a entamé dès ses débuts une politique de censure et d’interdits. La régénération physique s’est également accompagnée d’une régénération morale, soit la valorisation d’une identité germanique exclusive.

Par conséquent, les idéologues du régime appelèrent à l’anéantissement des écrits jugés subversifs, décadents ou contraires à l’honneur allemand. Furent notamment visés les ouvrages marxistes et ceux de nombreux auteurs juifs, mais également les œuvres consacrées à la psychanalyse, les écrits scientifiques et militants de l’Institut de sexologie de Berlin, ainsi que les publications associées aux courants artistiques qualifiés de dégénérés, tels que le cubisme ou le fauvisme.

Le 10 mai 1933, se déroula sur la Opernplatz (aujourd’hui Bebelplatz) le plus grand autodafé de l’histoire de l’Allemagne hitlérienne. En fin d’après-midi, les membres de l’Association étudiante allemande, accompagnés des membres de la SA et de la SS, incinérèrent plus de 20 000 œuvres saisies dans différentes bibliothèques et institutions de la capitale, signant ainsi la fin de la diversité à Berlin.

Un concept sobre et puissant

Bebelplatz, Berlin Mitte

Richard Mortel from Riyadh, Saudi Arabia, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

La Bebelplatz est charmante, quoique monumentale. Différents édifices offrent un très joli visuel, notamment la magnifique cathédrale catholique Sainte-Edwige. Au centre de la place se cache une plaque carrée en verre. Une salle inaccessible se dessine alors sous les pieds du visiteur. Sur les parois se trouvent des étagères, semblables à celles que l’on retrouverait dans n’importe quelle bibliothèque. Cependant, celles-ci ont été vidées de leurs ouvrages. Plus rien n’y sera jamais appris.

En surface, des plaques sur le sol informent sobrement le visiteur de l’événement et reprennent une citation du dramaturge allemand Heinrich Heine. Cette citation, presque prémonitoire, y est gravée en allemand : « Ce n’était qu’un prélude : là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes » (original : « Das war ein Vorspiel nur, dort wo man Bücher verbrennt, verbrennt man auch am Ende Menschen »). C’est tout, et c’est suffisant.

Un lieu de mémoire discret et intelligent

Extrait de Heinrich Heine, Berlin Mitte

Zymurgy, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Le Mémorial de la Bibliothèque engloutie n’a pas pour vocation d’éduquer le visiteur. Il est là pour que l’on se souvienne. Par sa discrétion et sa sobriété, il donne aux passants l’opportunité de poursuivre leur propre cheminement. La place n’est plus celle de l’autodafé de 1933. Elle se trouve désormais à l’intersection des hôtels, des lieux de culte, des universités et de la culture classique. La vie continue : personne n’a besoin de se rappeler constamment et nul n’y est contraint. C’est un mémorial d’une grande intelligence.

Le mémorial réalisé par l’artiste Micha Ullman et inauguré en 1995 s’inscrit dans la perspective du vide. Cette approche mémorielle consiste en une représentation de l’absence laissant libre l’interprétation et le ressenti du visiteur. Chaque année, à l’approche des dates commémoratives de l’événement, une bibliothèque en plein air est installée sur la place, mettant à disposition certains des ouvrages incinérés en 1933.

Berlin compte de très nombreux mémoriaux consacrés à l’époque de Berlin sous le nazisme. Poursuivant la perspective du vide, je vous recommande chaleureusement la découverte du Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe et du Mémorial de la Déportation Gleis 17.

Conseil aux visiteurs : Secondaire

Atouts

  • La force de l’interprétation

  • La perspective du vide

  • Une discrétion intelligente

  • La lumière en début de soirée

Réserves

  • Le manque d’informations

Informations pratiques

📍 AdresseBebelplatz, 10117 Berlin
🚌 AccèsU-Bahn U6 → Französische Straße / Bus 100/200 → arrêt Staatsoper
⏰ Horaires24h/24, 7j/7
💶 TarifsGratuit
🕐 Durée conseillée10 minutes
👶 EnfantsAdapté aux familles