Les Jeux olympiques de Berlin se déroulent à l’été 1936, alors que l’Allemagne vit depuis trois ans sous la dictature national-socialiste. Ces Jeux posent une question essentielle : comment concilier esprit olympique et racisme d’État ? Ils révèlent autant les ambitions d’un régime que les enjeux internationaux et sportifs de l’époque. Analysons les raisons, les coulisses et l’héritage de cet événement mondial.

L’attribution des jeux

Dans les années 1920, certaines élites européennes souhaitent promouvoir le pacifisme et la coopération internationale. Au nom de la paix européenne, le rapprochement franco-allemand aboutit aux accords de Locarno en 1925, qui consacrent le retour de l’Allemagne dans le concert des Nations. Berlin adhère dans la foulée à la Société des Nations, prélude à la réintégration de la délégation allemande aux Jeux olympiques de 1928 à Amsterdam.

La crise de 1929 plonge l’Allemagne dans une crise économique et sociale profonde. Malgré ce contexte, le Comité international olympique continue de soutenir la candidature allemande pour les Jeux de 1936, et Berlin l’emporte en 1931 face à Barcelone. Quelques mois plus tard, Adolf Hitler est nommé chancelier et établit en six mois un régime dictatorial fondé sur une idéologie raciale et un antisémitisme assumé. La question d’une participation aux Jeux de Berlin devient alors un enjeu politique majeur, suscitant des appels au boycott.

Boycott des Jeux de Berlin ?

En 1933, les Jeux olympiques ne constituent pas encore l’événement mondial qu’ils deviendront par la suite. Dans les années 1920, l’intérêt du public reste limité. L’opposition aux Jeux de Berlin ne s’inscrit donc pas dans une défense abstraite des valeurs de l’olympisme, ni dans la crainte d’une instrumentalisation propagandiste, mais repose sur des motivations idéologiques : l’antifascisme et le rejet de l’antisémitisme allemand.

Aux États-Unis, toutefois, l’Union des athlètes amateurs soutient le Comité olympique national et son président. Après un voyage en Allemagne en 1934, celui-ci affirme avoir obtenu la garantie que les athlètes juifs ne seraient pas exclus et contribue en décembre 1935 à faire échouer le boycott. Parallèlement, l’antifascisme international tente d’organiser des Jeux alternatifs à Barcelone, dont l’ouverture est empêchée par le déclenchement de la guerre civile espagnole. La voie est alors libre : en août 1936, les athlètes du monde entier se rendent à Berlin.

La répétition de Garmisch

Jeux olympiques, Garmisch-Partenkirchen

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Depuis 1924, la nation qui accueille les Jeux se voit également offrir les Jeux d’hiver qu’elle peut refuser si les infrastructures ou la topologie du pays ne permettent pas leur organisation. L’Allemagne organisait donc ses Olympiades dans les Alpes bavaroises à Garmisch-Partenkirchen, deux communes qui fusionnent pour l’occasion et se dotent de magnifiques installations, notamment une nouvelle patinoire de 7000 places et un stade olympique de 40 000 places au pied du tremplin pour le saut à ski.

L’Allemagne termine sur la deuxième marche du podium, derrière la Norvège. Plus que les performances sportives, on retient l’engouement populaire et la grandiloquence d’un cérémonial solennel et militarisé. Les Jeux de Garmisch-Partenkirchen offrent un spectacle saisissant qui fait forte impression sur les membres du Comité international olympique. Ils constituent un laboratoire esthétique et organisationnel avant Berlin.

La quinzaine d’été commence

Jeux olympiques, Berlin 1936

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Il y a dans les Jeux de Berlin une constante symbolisation, que ce soit autour des foules, des athlètes, des nations, lors de séquences qui s’enchaînent dans un rythme effréné. Le public rassemblé dans le Stade olympique, prouesse architecturale érigée pour l’occasion, atteste de l’ampleur de l’événement. Tout concourt à former un spectacle hautement ritualisé.

Du 1er au 16 août, quelque 4000 athlètes de 49 nations s’affrontent à Berlin. Avec 33 médailles d’or, l’Allemagne s’impose au tableau des médailles mais la victoire sportive se limite à quelques disciplines : l’équitation, l’aviron et surtout la gymnastique. Les athlètes allemands sont en revanche surpassés par les Japonais en natation, par les Hongrois en escrime, par les Français en cyclisme et par les Américains en athlétisme.

Jesse Owens : un soleil trompeur

Jesse Owens (premier à gauche) à Berlin 1936

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Athlète exceptionnel, Jesse Owens devient quadruple médaillé d’or. Étant afro-américain, cette performance fut longtemps considérée comme la parfaite réponse aux politiques raciales allemandes. Elle permet surtout aux États-Unis de justifier rétrospectivement leur participation aux Jeux de Berlin malgré la dictature. Elle passe également sous silence le fait qu’à cette époque les Noirs américains souffraient de la ségrégation raciale.

Plus encore, les victoires de Jesse Owens évitent de poser la question de la participation d’athlètes juifs aux Jeux allemands. En effet, lui et Ralph Metcalfe remplacent Marty Glickman et Sam Stoller, deux jeunes athlètes juifs, peu avant la finale du relais 4x100m. Les Juifs n’étaient pas interdits de Jeux, et quand ils ne les boycottaient pas, ils considéraient leur participation comme un acte de résistance. Par conséquent, la mise à l’écart de deux Juifs en finale olympique à Berlin  relève au mieux d’une maladresse dictée par un impératif de résultats, au pire d’une concession au comité organisateur.

Le triomphe de l’idéologie

Jeux olympiques, Berlin 1936

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Les Jeux olympiques de Berlin voient la fusion entre l’olympisme et le national-socialisme. Tous deux partagent un corpus esthétique et mythologique commun : le monde antique. Et tous deux sont obsédés par le thème de la décadence du monde contemporain. À Berlin, l’olympisme se trouve absorbé par le national-socialisme qui l’interprète et le pervertit selon ses intérêts propres.

La course-relais de la flamme symbolise le passage du flambeau de la civilisation entre la Grèce antique et l’Allemagne moderne. Celle-ci récupère ainsi les qualités guerrières et l’éminence culturelle. Sous couvert d’olympisme, les saluts se confondent. L’idéal antique se manifeste par la force, l’invulnérabilité et le sens du sacrifice, suivant l’exemple du hoplite spartiate aux Thermopyles. Par conséquent, l’athlète sportif devient le surhomme.

Peut-être les représentants de l’olympisme ont-ils été sensibles à la perspective d’une participation de leur mouvement à une force historique en train de changer le monde… Mais leur faillite face à l’hitlérisme n’est pas forcément consciente car les Jeux de Berlin sont d’abord un spectacle de soumission, de discipline et d’extase collective. Les Jeux de Berlin constituent l’une des manifestations les plus spectaculaires de l’esthétique politique du national-socialisme.

Le fil de l’histoire

Le national-socialisme n’attendait pas des Olympiades qu’elles valident sa lecture raciste de l’histoire. Le succès sportif est réel mais limité à certaines disciplines. Quelles leçons en tirer ? Le débat sur le boycott montre combien les Jeux de Berlin sont perçus à l’étranger comme un enjeu diplomatique. Pourtant, pour le régime national-socialiste, l’enjeu principal n’est peut-être pas tant de convaincre l’étranger que de produire, devant les Allemands eux-mêmes, l’image d’une communauté nationale unie et triomphante. Dans ce cadre, les cérémonies, les foules disciplinées et la monumentalité du stade deviennent les éléments d’un véritable rituel politique.

Les Olympiades de Berlin marquent la communion d’un peuple qui s’abandonne autour de son guide, tout comme l’un des derniers grands spectacles internationaux avant l’effondrement de l’ordre mondial. Elles s’adressent d’abord à la nation allemande elle-même, destinées à mettre en scène son unité et sa puissance retrouvée. Elles servent à produire une communauté émotionnelle et mythique. C’est peut-être ici que réside la particularité des Jeux de 1936 : un exercice de propagande grandiose drapé de couleurs sportives.